Le jour où.

Ça commence par le trait bleu. Ou rose, ça dépend des marques. De toute façon, t’as eu le temps, depuis quelques mois, d’en voir de toutes les couleurs : du rose, du bleu, du violet… Ce putain de deuxième trait bleu. Plusieurs mois à t’esquinter les yeux, et puis, dégoutée, à jeter le stylo en plastique dans la poubelle. Pas pour ce mois-ci.

Et puis, là c’est le trait bleu. Si, si, c’est sûr, il est là, il apparaît. Et waouuuuh. Tu sais pas bien si un gouffre s’ouvre sous tes pieds ou si tu t’envoles. Tu pleures, tu ris, tu voudrais le crier à la terre entière, mais tu le fais pas, pas tout de suite. Là c’est encore ton secret, précieux et minuscule. Tu poses tes mains sur ton ventre. Tu n’y crois pas, mais si, tu y crois, mais quand même… C’est tellement gigantesque que de toute façon t’es pas assez grande pour l’appréhender en entier. Alors tu fermes les yeux, tu pleures, tu ris. Tu sais. Précieux et minuscule.

Il ne faut pas long avant que les inquiétudes arrivent. Tu crois qu’il se passe un truc bizarre. T’as mal. On est pas censée avoir mal, si? Bah, de toute façon, on pense toujours qu’il se passe un truc bizarre. Merde, tu saignes un peu. Mais juste un peu, et ça s’arrête. Mais t’es pas censée saigner, si? Mais quand même. Quand même que c’est long ce début… bon c’est décidé, demain tu prends rendez vous pour expliquer qu’il se passe un truc bizarre. Parce qu’il se passe un truc bizarre. C’est sûr. Tes tripes te le disent.

T’arrives dans la salle d’attente. L’angoisse a monté. T’es allée à l’hôpital, parce que y’a que là qu’ils te prennent en urgence. Du coup, c’est un peu glauque et impersonnel… tu vois défiler des gros ventres. Tu te dis qu’elles ont de la chance, le pire est passé, elles sont là pour rencontrer leur bébé… t’aimerais bien y être toi aussi.T’es pas prioritaire, t’as rien de grave. Limite t’as l’impression que tu viens leur casser les noix pour rien, dis donc. Alors, tu poireautes. Tes angoisses, aussi, elles sont là. Elles sont sagement assises sur la chaise à côté, elles te lâchent pas. A un moment, c’est ton tour. On te fait rentrer. Tu connais pas l’interne qui t’ausculte. Il te connait pas non plus. Il te demande de te déshabiller. C’est froid, c’est stressant, ça pue l’hôpital. T’as juste envie de chialer.

Il regarde son écran. Il dit rien. Il dit il fait pas la bonne taille. Il te dit pas qu’à ce stade c’est impossible qu’un embryon fasse pas la bonne taille. Toi, tu l’apprends après, sur internet, quand tu cherches fébrilement un peu d’espoir pour tenir. Non, il te dit juste, bah il est petit pour le terme, mais y’a un cœur qui bat, mais pas assez vite, alors on sait pas. On se revoit dans 15 jours, et on voit quoi (oui, quoi, d’ailleurs?). Au revoir Madame.

15 jours! 15 jours, une éternité! 15 jours entre parenthèses, de stress, de doutes, à ne pas savoir si on porte la mort ou la vie.

Les 15 jours les plus longs du monde arrivent à leur terme. Tu reviens voir l’interne. Tu attends toujours aussi longtemps, l’entretien est tout aussi bref. Le coeur ne bat plus, il n’a pas grandi. Rhabillez vous, je vais vous expliquer. Vous allez venir avec moi, je vais vous donner un médicament qui va décoller le sac, et puis ensuite vous prenez celui ci et vous allez l’expulser. Vous voulez bien signer la décharge ici, voilà, avalez ceci. Voilà, au revoir Madame.

Et tu es recrachée de cet hôpital à gros ventres, seule sur le parking, hébétée, avec ton bébé mort dans ton ventre, et au cas où, tu viens de bouffer la pilule abortive qu’on file pour les IVG et on t’a bien fait signer un papier qui dit que c’est toi qui a voulu tuer ton bébé (mort ou pas, on s’en fout, c’est toi qui signes, c’est toi qui portes la responsabilité, de toute façon).

D’abord, tu flottes, il ne se passe rien, mais tu sais c’est que c’est le calme avant la tempête. Tu rentres chez toi dans un brouillard de larmes. Tu te poses, et tu attends. Et puis tu commences à avoir mal, à saigner. Mais bon dieu, pourquoi personne t’a dit que t’allais avoir mal comme ça? Pourquoi ce blaireau d’interne, avant de t’éjecter de son service, il t’a pas prescrit un anti-douleur costaud? La douleur morale ne suffit pas, en plus il faut que tu souffres physiquement? Tu finis par t’enfermer dans les toilettes, et dans un dernier spasme de douleur, après plusieurs heures, tu sens quelquechose passer et tomber. Plouf. Voilà.

La douleur s’est arrêtée. Tu saignes maintenant. Et ce truc gélatineux là, qui flotte, c’était ton bébé, c’était ton bébé et maintenant il flotte dans les toilettes. L’interne t’a dit, si vous pouvez, conservez le et ramenez le nous. De toute façon, t’allais pas pouvoir tirer la chasse, hein. Un embryon, même mort, on lui tire pas la chasse dessus. Alors tu prends le truc gélatineux à travers tes larmes, tu arrives même à distinguer l’embryon, si petit, trop petit, et tu le ranges dans une boite, dans le frigo. Et tu saignes.

Tu tiens une journée avec ton embryon mort dans sa boîte au frigo. A le voir à chaque fois que t’ouvres la porte. Et puis t’as demandé à ton bonhomme de le faire disparaître. Hop, à la poubelle le bébé.

Tu as lu sur Internet que ça arrive à une grossesse sur trois. Un tiers des femmes vivraient ce moment? ça ne te console pas du tout, tu te demandes juste pourquoi, pourquoi personne ne t’a jamais rien dit? Pourquoi personne ne dit rien, ne dit pas que ça fait si mal, au cœur et au corps, pourquoi personne ne nous prévient? Petit 1, le prince charmant n’existe pas, petit 2., faire un bébé c’est pas facile, et ça loupe une fois sur trois, dans le sang et la douleur. C’est pas compliqué quand même, et ça évite de se retrouver par  terre, une fois adulte.

C’est ce jour là où tu as perdu. Tu perds une promesse de bébé, tu perds des projets, tu perds ta foi en les médecins, tu perds tes illusions, parce que vivre ça, ça te rend mesquine, injuste, envieuse, tu perds ta foi en toi, ta foi en ton couple, si vous étiez fait l’un pour l’autre, bin ça irait tout seul non? Ça te fait entrapercevoir l’indicible et immense douleur d’une femme à qui la nature refuse la maternité. Et ça, c’est inimaginable, énorme d’injustice et de colère. Et en plus, on te demande de te taire. Une fausse couche ça s’appelle. Ça s’appelle, mais ça se raconte pas. Et ça s’éprouve encore moins. Allez remets toi, c’était pas un vrai bébé, et puis t’en auras d’autres, et puis c’est la Nature.

Moi, ce jour-là, j’ai perdu.

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12 réflexions sur “Le jour où.

  1. Oui. Je sais. Le jour qui devient la nuit, moi c’était un jour de Noël. Javais donne le titre de faux-Noël.
    Pfff. Tu me fais les larmes tiens.

  2. Purée!
    Tu viens de décrire exactement ce que j’ai vécu en Avril 2001 (sauf que moi mon mini bibou est parti tout seul). L’air blasé du gynéco qui te dit : « Bah ça arrive! » qui te demande de récupérer ce que tu perds « pour analyse » qui te regarde comme si t’étais une pauvre fille.

  3. Merci!
    Ces lignes j’aurai pu les écrire. C’était en 2008… La froideur du médecin, qui me dit « de toute façon ce n’est pas 1 bébé, ce n’est qu’un amas de cellules ». Cette phrase me fait l’effet d’un coup de poignard dans le coeur. Il se trompe, dans ma tête c’était déjà 1 bébé, MON bébé. Et puis rentrer chez soi car il faut prendre ce fichu médicament, être pressée par le mari parce que le médecin a dit qu’il fallait le prendre à 8h. Mais moi je n’ai pas envie, car si je prends ce cachet, ça veut dire que j’accepte de laisser partir mon bébé. Et puis se résigner, le sentir traverser notre chair, ne pas avoir le courage de se retourner, ne surtout pas le voir et le plus dire reste à faire… tirer la chasse parce que c’est ça la vérité, mon bébé finit évacuer dans les égouts. Et viens ensuite les paroles de l’entourage censé vous rassurer « ce n’est RIEN », « vaut mieux l’avoir perdu maintenant que dans 3 mois » (ah bon, la douleur se mesure en nombre de mois?), « vous en aurez d’autres ». Ces paroles qui vous agressent, qui vous blessent à tout jamais. Enfin, accepter, faire son deuil… seule

  4. Pingback: La basse cour de la poule pondeuse » Faire un bébé Fausse couche Grossesse Surmonter » Les fausses-couches précoces

  5. Merci …merci pour ce texte ou je me vois il y a maintenant 7mois
    Et malgré que je sois de nouveau enceinte, j ai tjs ce vide ….une part de moi est parti avec ce bb

  6. Bonjour,

    je suis étudiante en master documentaire . Dans le cadre d’un prochain projet de cours je suis à la recherche de témoignage de femme sur la fausse couche . Le votre résume très bien l’intensité de cet épisode douloureux et je souhaiterais utiliser certains passages pour ma voix de narration . Bien entendu mon documentaire sonore de dépassera pas les portes de la faculté de Poitiers
    . Je vous remercie d’avance si vous acceptiez d’y participer à travers votre texte témoignage .
    johanna

    • Bonjour, C’est avec plaisir que je vous donne l’autorisation d’utiliser mes textes commesupport pour votre travail. Cordialement, Solenn VAILLANT

  7. Merci beaucoup Solenn,
    Je viendrais vous dire quelques mots après ma soutenance dans quelques semaines ou nous présentons nos scénarios sonores .
    Joe et Sophie
    (nous sommes deux sur ce projet) .

  8. Quels mots… Exactement ce que j’ai vécu il y a quasiment 6 mois… La douleur… Physique parce que purée qu’est-ce que ça fait mal (sauf que moi, ma gyné m’avait prévenue, mais j’ai quand même dû souffrir physiquement deux fois, deux doses de Cytotec…), et puis, surtout, la douleur morale.. Douleur de l’annonce froide (« Il y a un problème… Son cœur ne bat pas et il est trop petit ») alors que ce jour était celui de la 1e écho et que ça devait être un jour de bonheur où on allait voir notre petit boutchou pour la première fois… Douleur de se rendre compte que ce foutu 8 avril resterait un jour pourri (anniversaire du décès de ma grand-mère, 19 ans avant) et que pour la deuxième fois de ma vie, il y aurait un « avant » et un « après » 8 avril… Douleur des phrases assassines (« Bah, il était tout petit de toute façon » , « T’en referas un autre, t’es jeune » , « C’est mieux comme ça, c’est la vie qui en a décidé ainsi, c’est qu’il n’était pas fait pour vivre, c’est pas de votre faute, c’est fréquent ») à qui on a envie de répondre « Mais put***, je sais tout ça, non je ne me culpabilise pas, oui je sais que ça arrive souvent, mais c’était déjà un bébé, MON bébé, mon petit être rêvé, alors laissez-moi juste parler, crier, me mettre en colère, frapper dans les murs, hurler ma douleur !!! « . Et maintenant, bientôt 6 mois plus tard, je m’enfonce dans ma colère… Colère non seulement de voir que mon ventre ne gonfle pas alors qu’il aurait dû être comme celui de cette connaissance qui va accoucher au moment où moi j’aurais dû mettre au monde mon petit bonhomme, mais SURTOUT, après 6 mois, colère de ne pas retomber enceinte alors que les annonces de grossesses se multiplient autour de moi… Colère contre tous ces gens à qui tu as osé en parler et qui te sortent un « faut que t’arrêtes d’y penser, t’es trop impatiente ». Grrrrrr, taisez-vous tous ! Du coup, c’est décidé, je ne vous en parle plus, si c’est pour me culpabiliser à longueur de journées, je préfère souffrir seule dans mon coin… Colère, aussi, j’avoue, de constater que mon mari n’a pas l’air d’en souffrir tant que ça, que je dois pleurer ce bébé passé pour deux, mais aussi désirer le bébé à venir (si un jour il y a bébé à venir…) pour deux… Je crois en fait qu’il en veut vraiment un aussi… Mais il s’est senti prêt bien plus tard que moi, puisque moi j’étais prête 3 ans avant d’arrêter la pilule, donc pour lui ça fait moins longtemps qu’il attend… 14 mois sans pilule, et la seule chose qu’on a réussi à faire, c’est un petit bonhomme qui aura tenu 2 mois maximum, et dont je n’ai pas senti la mort à l’intérieur de moi avant qu’une gyné froide sortant de l’accouchement d’une autre ne me brise le cœur en m’annonçant que celui de mon bébé s’était arrêté… Je commence à faire le deuil de mon petit bébé passé, même si bien sûr je ne l’oublierai jamais, mais chaque mois la colère et le désespoir grondent quand je constate dans la douleur que non, ce ne sera pas pour cette fois-ci… Je brûle d’impatience de serrer mon futur petit boutchou dans mes bras… Viens, p’tit loulou, maman t’attend…

  9. Merci pour ce texte magnifique qui m’a beaucoup fait pleurer, mais qui m’a également beaucoup aidé dans ce moment très dur. Je suis aussi, comme beaucoup, passée par là :

    Ma fille est née en 2009, première grossesse parfaite. En 2013, nous décidons de lui faire un(e) petit(e) frère/sœur. 5 semaines après l’arrêt de ma contraception, et après un festival d’aberrations plus grosses les unes que les autres (je vous passe les détails, vous ne me croiriez pas), on découvre que je fais une grossesse extra-utérine. Hémorragie interne, trompe qui est en train de céder, hospitalisation et coelioscopie en urgence. Je mets 6mois à m’en remettre, j’en veux au monde entier, et encore 6mois de plus à tomber enceinte à nouveau. Cette fois-ci je suis bien suivie, j’ai 3écho dans les toutes premières semaines : tout va bien, on me laisse tranquille jusqu’à la première écho officielle. Puis viennent les saignements. Très légers. Mais ca continue… J’en suis à 12semaines d’aménorrhée, ma première écho est prévue dans une semaine… Direction l’hôpital : « il n’y a plus d’activité cardiaque. Venez madame, on va vous expliquer. » Nous sommes lundi, on me propose un rendez-vous avec l’anesthésiste le lendemain, et le curetage est prévu pour le vendredi. « Rentrez chez vous, reposez vous ». Comment peut-on vous laisser rentrer chez vous en vous demandant d’attendre 5jours avec votre bébé mort dans votre ventre ? Le lendemain je suis pliée en deux, vertiges, tremblements… J’appelle les pompiers qui m’emmènent me faire opérer en urgence. Devant la porte du bloc, j’attends, et je jette un coup d’œil au dossier à mes pieds : « grossesse arrêtée à 10semaine d’aménorrhée »… 2semaines plus tôt…

    Je n’ai pas eu la pilule abortive, mais je me suis revue dans tous les passages de ce texte magnifique et ses commentaires (la salle d’attente, l’interne, l’effondrement sur le parking entre deux voitures, le calme apparent du papa qui n’a pas l’air de comprendre qu’on va devenir folle, les autres et leurs conseils à la con).

    4mois après le curetage, j’ai le feu vert du médecin pour retenter le coup, je tombe enceinte la semaine suivante, et après une grossesse parfaite (et parfaitement suivie : 11échographies quand même !), j’ai eu mon petit garçon il y a 2mois. Il va très bien, et nous sommes tous très heureux.

    Si la colère s’atténue avec le temps, le vide et la douleur restent toujours, ils font partie de nous. Et aujourd’hui, quand je regarde mon bébé, je ne peux pas m’empêcher de me demander : quel âge auraient les deux autres maintenant ?

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