Sous les vents de Neptune (mon grand père est mort)

De Maurice Gourmelon, je ne te dirai rien. Ni de l’enfant, ni de l’homme, ni de l’époux. Je ne les connais pas tellement, tu sais, seulement ce qu’il a bien voulu m’en montrer. Je ne connais que Papé, né avec moi il y a 40 ans.

Et alors je te parlerai de rires et de chansons fredonnées, de coussins orange qui font des farces, de clés dans des tonneaux, de rase-bitumes, de valses à mille temps dansées avec une petite fille blonde au milieu, de frites à deux temps de cuisson, de camping à Telgruc et de la chambre du fond de la rue Neptune.

Je te parlerai de pêche, bien sûr. Je te parlerai de bars grands comme ça, de palourdes au beurre d’ail, de bigorneaux sous les rochers, de buzuks dans la vase, et puis de faire un beurre de crevettes s’il en reste. Je crois bien que j’avais une épuisette dans la main avant de savoir tenir un crayon. Je te parlerai de carnets secrets, planqués dans des tiroirs, avec de minutieuses statistiques annuelles.

Certains ont pour madeleine de Proust des odeurs de tartes aux pommes. Moi j’ai le parfum de la banquette arrière d’une vieille Polo qui pue l’essence, la clope et la marée mélangées, et qui nous emmenait tous les trois, Papé, Mamé et moi près d’un endroit à côté de Landévennec, dont je ne te dirai pas le nom, pour garder le secret des carnets.

Je te parlerai de ping pong. Du sport, et de la joute verbale. Plus il y avait de répondant en face, plus Papé aimait ça, qu’il s’agisse d’une balle ou de phrases.

Je te parlerai d’un esprit vif et acéré. Vif, même à la fin, dans sa vieille carcasse qu’il a forcé à le suivre coûte que coûte.Vif, incisif. Expéditif, souvent. Comme le brestois qui bouffe la moitié de ses mots.

Je te parlerai de mots, d’ailleurs. De ce parler et de cet accent, si réjouissants à écouter. De blagues, de calembours, attrapés au vol et griffonnés sur une feuille pour ne pas être perdus, et ressortis plus tard à la faveur d’un apéro. Je te parlerai de bons mots.

De mots plus hauts que d’autres, aussi.

Ah oui, le portrait ne serait pas complet si je ne te parlais pas d’un putain de carafon. Même si Papé était moins rude que Maurice, c’était une vraie tête de bois, un roc, une mule. Il ne lâchait rien, jamais. Pas même quand il a fallu avoir des souvenirs pour deux, de la force pour deux, quand il a porté Mamé jusqu’à la fin à bout de bras et de dignité. Pas même après qu’elle soit partie. Je ne savais pas qu’on pouvait être si triste et quand même si fort. Il est resté roc, rempli de chagrin et de l’absence, mais sans fêlure. Il n’a pas lâché l’affaire.

Au fond de moi, je ne croyais pas vraiment que la mort réussirait à lui clouer le bec. Je suis d’ailleurs persuadée qu’il s’agit d’une erreur, due à un dérèglement quelconque de l’ordre des choses. Pour preuve, il a neigé à Brest ce jour-là.

Je te parlerai de Mamé, évidemment. Parce je ne savais pas qu’ils pouvaient exister l’un sans l’autre. Parce que quand j’entends la chanson des vieux amants de Brel, depuis toujours, c’est leur image qui me vient, tourbillonnant dans leur valse à mille temps. Il n’avait pas choisi, mais il avait pris la plus belle…

Je te parlerai de Brest, aussi. Mon grand père m’a légué à cette ville : je porte en moi ses trottoirs luisants, la bruine, et la lumière sur la rade. Mais si mon Brest à moi projette des tentacules vers les bords de mer et campagnes attenants, celui de mes grands parents est contenu dans un triangle de quelques centaines de mètres carrés, délimité strictement par la rue de Lyon au Nord-Est, la rue de Siam au Nord Ouest et le cours d’Ajot au Sud.

Au-delà, rien qui ne soit réellement digne d’intérêt.

A l’intérieur, leur territoire, celui qu’ils ont arpenté chaque jour pendant 50 ans, d’un bon pas, chapeautés, bras dessus, bras dessous.

Et, au centre névralgique de cette zone, le 10 de la rue Neptune. Tour de guet du quartier ou phare pour les assoiffés selon l’heure de la journée, il y avait toujours de la place et du temps pour un verre, un rire, ou une fête mémorable. Moi je te parlerai plutôt du bruit de fond de la télé jamais éteinte, du dessous de la table du salon, la meilleure des planques, et de la chambre du fond, refuge et domaine des petits-enfants. Je te parlerai de fêtes de Noël qui ont illuminées mon enfance et de Mercredis magiques.

Tu sais, je crois que je ne te parlerai pas plus longtemps. Il n’aurait pas aimé que ça s’éternise, il n’aurait pas aimé que ça larmoie, la messe est dite, c’est le moment de rentrer. On lui aurait volé un bisou, il aurait grimacé ou fait semblant de sursauter, pour la forme, et il nous aurait expédié d’un mouvement de main. Comme ça.

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