Transmettre

Un jour, je buvais un thé à l’hibiscus avec Charlotte. C’était la deuxième ou troisième fois qu’on se croisait, j’aimais bien Charlotte, j’aimais bien le thé et j’aimais bien ce côté amer et fort de l’hibiscus sur ma langue. C’est alors qu’elle m’a dit : « hey, tu voudrais pas enseigner le tribal? ». J’ai commencé par recracher mon thé, et puis ma bouche a répondu « oui, je crois » alors que dans ma tête, mon double maléfique commençait à m’invectiver : « ça va pas la tête? » « tu maîtrises pas du tout assez le sujet! » « t’es pas pédagogue pour deux sous, et on peut pas dire que tu sois une personne de contact »… et je vous en passe. Oh allez, ta gueule, le double maléfique, de toute façon j’ai dit oui.

N’empêche que ça a commencé comme ça.
Ça m’arrive souvent. Je mets la charrue avant les boeufs, parce que mon coeur me dit que c’est là qu’il faut aller et que du coup je ne peux pas aller contre. Et en général, je ne me trompe pas, le reste de l’univers finit par suivre, et me montrer à quel point il avait raison.
Mon premier cours, je l’ai bossé pendant un mois. Je suis arrivée avec une double page dactylographiée ou j’avais presque écrit les phrases à prononcer. Je suis arrivée 20 minutes en avance. J’ai vérifié 20 fois ma playlist.

Et puis, mes élèves sont arrivées.
J’avais tellement théorisé, réfléchi, lu, que j’en avais oublié l’essentiel : le lien humain. Et ça, je ne m’y étais pas du tout préparée. Ce fut une des plus géniales claques de ma vie.
Moi même j’avais suivi des cours de danse, avec plus ou moins de plaisir et d’implication. La plupart du temps, la prof était une personne assez lointaine, que je traitais avec une sorte de déférence inquiète, amusée ou indifférente, selon les cas (était-ce moi, ou elles? une question d’âge? je n’ai pas la réponse). Dans tous les cas, il n’était pas vraiment question d’aller lui causer à la fin du cours ou d’interagir trop profondément, chacun(e) à sa place.
A la fin de mon cours, les filles sont venues me voir et m’ont dit à quel point le cours leur avait plu. Je n’avais jamais imaginé une chose pareille. J’ai été bousculée, émue, ravie. Je ne sais pas si on a les élèves qu’on mérite, ce qui est sûr c’est que je me sens très chanceuse de les avoir croisées.

Ensuite, j’ai nourri ma réflexion autour de la pédagogie et de la transmission de mon expérience de mère (et de belle-mère!), en travaillant autour des danses traditionnelles, j’ai constaté les différences entre enseignement et transmission. (j’y reviendrai parce qu’il y a beaucoup à dire sur le sujet, plus qu’un billet, je pense)

J’ai compris mes valeurs en tant qu’enseignante.
Il est évident à mes yeux que ce que je fais se rapproche plus d’un travail de guide à l’intérieur de soi qu’un dépôt/explication de la danse, telle une parole sacrée. J’aime trop la liberté, le foisonnement, l’élan de vie, le bouillonnement de la créativité pour enseigner quelquechose qui se rapproche d’un carcan.
Elargir, ouvrir de nouvelles voies, de nouvelles portes.
Il n’est pas pour autant question d’à peu près ou d’imprécision. Liberté et exactitude, créativité et respect de la danse ne sont absolument pas exclusifs les uns des autres.
Tout comme les mots, les mouvements sont importants. Mais tout comme les mots, l’essentiel est d’en saisir le sens pour les utiliser à bon escient. Voilà pourquoi l’histoire des danses, leur origine, pourquoi l’essence des mouvements sont les bases à connaître. Après, chacun(e) en fait ce qu’il (elle) veut, se les approprie, dans les règles ou hors des règles.
C’est pourquoi l’enseignant à ce moment n’est plus qu’un guide, et encore.. un guide si besoin est.

Voir les lumières danser dans les yeux des élèves quand elles libèrent un mouvement, me provoque le même ravissement que voir la lumière qui s’allume dans les yeux de mes enfants quand ils captent une notion, apprennent à lire… Il n’est pas question d’autosatisfaction, mais de joie pure à voir une personne grandir.
La même joie pure à voir des élève, des stagiaires créer du lien entre elles, à les voir oser, s’approprier la scène, s’emballer pour des idées de spectacles/chorégraphies.

Je sais qu’une nouvelle année se prépare. J’ai hâte. J’ai tellement hâte. Je sens, j’entends les envies des anciennes, des nouvelles, toutes ont envie de se (re)jeter dedans à pleine force.

Tout cet enseignement me forme, me nourrit, m’apprend sur moi bien plus sûrement qu’aucune autre expérience de vie.
Elèves, (qui n’en êtes plus tant que ça, qui en savez plus, autant que moi, qui vous mêmes donnez ou donnerez des cours), ne croyez jamais que la richesse d’un cours est unilatérale, si vous avez l’impression de recevoir, sachez bien que vous avez donné tout autant en retour. Merci à vous.

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[Danse] Un an de danse autour du monde.

Je me suis inscrite à Twitter, récemment. La connexion au monde, on devient vite dépendant. Mais c’est un outil difficile à gérer. La surabondance d’informations inutiles et désorganisées, l’étalage de l’intime (le mien y compris) m’écoeurent et me rendent vite nauséeuse.

Heureusement, une fois le tri fait, on en revient à l’essentiel. L’essentiel des âmes, l’essentiel des mots. On garde ceux qui nous transportent, ceux qui nous font grandir.

Elle, elle me fait rêver. Ferme les yeux. Respire. Ecoute. Voyage. Regarde cette femme, qui offre et qui découvre via le plus universel des langages : la danse. Pour moi elle s’appelle Mirimah Ghaziya, c’est son nom de voyageuse, de danseuse. Je ne crois pas que je saurai faire ce qu’elle fait. Je ne crois pas que je saurai me déraciner si longtemps. Mais je vis son parcours par procuration, avec envie, malgré tout.