C’est beaucoup.

Hier, ma mère a eu 65 ans.
Elle m’a dit : c’est beaucoup. Je lui ai dit que je trouvais, moi aussi.
Elle m’a dit : je dors pas. Je lui ai dit : je comprends. Je mets au défi quiconque à sa place de réussir à dormir. Déjà, moi, c’est pas bien terrible. Cette année est vraiment raide. Je voudrais qu’elle passe plus vite, mais ça ne sert à rien.
Il va bien falloir la digérer, pas le choix, les faire miens, ces quarante ans, mes grands parents qui meurent et mes parents qui vieillissent, et tout ce temps qui coule, qui file, impossible à retenir, impossible à revenir. L’âge de mes artères qui se lit sur ma gueule, les regards posés qui changent, ou qui ne se posent plus, les bonjour madame, et putain, les gens qu’on aime qui disparaissent les uns après les autres. Pourtant, c’est pas nouveau, c’est pas une surprise, c’est atrocement banal.
Je ne sais pas pourquoi un jour j’ai eu la prétention de croire que je pourrais le gérer mieux que les autres êtres humains. A vingt piges, j’ai été terrassé par la peur de crever, c’était fait, je me disais j’ai toute ma vie pour apprivoiser cette idée. Mais non. Ca va trop vite. A peine le temps de vivre qu’on est déjà vieux, à peine le temps d’être vieux qu’on est déjà mort.
Je ne sais pas ce qui est le pire. Avec mes grands parents, ce sont des lieux, des odeurs, des rituels, qui sont vendus, reconstruits, effacés. Perdus. Perdus pour toujours. Le sentiment de perte est immense. Le passé n’existe plus, je me fais voler mon enfance lambeau par lambeau. Il m’en reste une. Une grand-mère formidable. Je ne veux même pas penser au jour où elle va partir.
Mais putain. Les parents. Je n’avais pas pensé au jour où j’allais commencer à compter à rebours les années qui restent à ma mère.

Ca va passer, hein. Ca va passer. C’est juste un très gros morceau à digérer. Vivement 2019.

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Sous les vents de Neptune (mon grand père est mort)

De Maurice Gourmelon, je ne te dirai rien. Ni de l’enfant, ni de l’homme, ni de l’époux. Je ne les connais pas tellement, tu sais, seulement ce qu’il a bien voulu m’en montrer. Je ne connais que Papé, né avec moi il y a 40 ans.

Et alors je te parlerai de rires et de chansons fredonnées, de coussins orange qui font des farces, de clés dans des tonneaux, de rase-bitumes, de valses à mille temps dansées avec une petite fille blonde au milieu, de frites à deux temps de cuisson, de camping à Telgruc et de la chambre du fond de la rue Neptune.

Je te parlerai de pêche, bien sûr. Je te parlerai de bars grands comme ça, de palourdes au beurre d’ail, de bigorneaux sous les rochers, de buzuks dans la vase, et puis de faire un beurre de crevettes s’il en reste. Je crois bien que j’avais une épuisette dans la main avant de savoir tenir un crayon. Je te parlerai de carnets secrets, planqués dans des tiroirs, avec de minutieuses statistiques annuelles.

Certains ont pour madeleine de Proust des odeurs de tartes aux pommes. Moi j’ai le parfum de la banquette arrière d’une vieille Polo qui pue l’essence, la clope et la marée mélangées, et qui nous emmenait tous les trois, Papé, Mamé et moi près d’un endroit à côté de Landévennec, dont je ne te dirai pas le nom, pour garder le secret des carnets.

Je te parlerai de ping pong. Du sport, et de la joute verbale. Plus il y avait de répondant en face, plus Papé aimait ça, qu’il s’agisse d’une balle ou de phrases.

Je te parlerai d’un esprit vif et acéré. Vif, même à la fin, dans sa vieille carcasse qu’il a forcé à le suivre coûte que coûte.Vif, incisif. Expéditif, souvent. Comme le brestois qui bouffe la moitié de ses mots.

Je te parlerai de mots, d’ailleurs. De ce parler et de cet accent, si réjouissants à écouter. De blagues, de calembours, attrapés au vol et griffonnés sur une feuille pour ne pas être perdus, et ressortis plus tard à la faveur d’un apéro. Je te parlerai de bons mots.

De mots plus hauts que d’autres, aussi.

Ah oui, le portrait ne serait pas complet si je ne te parlais pas d’un putain de carafon. Même si Papé était moins rude que Maurice, c’était une vraie tête de bois, un roc, une mule. Il ne lâchait rien, jamais. Pas même quand il a fallu avoir des souvenirs pour deux, de la force pour deux, quand il a porté Mamé jusqu’à la fin à bout de bras et de dignité. Pas même après qu’elle soit partie. Je ne savais pas qu’on pouvait être si triste et quand même si fort. Il est resté roc, rempli de chagrin et de l’absence, mais sans fêlure. Il n’a pas lâché l’affaire.

Au fond de moi, je ne croyais pas vraiment que la mort réussirait à lui clouer le bec. Je suis d’ailleurs persuadée qu’il s’agit d’une erreur, due à un dérèglement quelconque de l’ordre des choses. Pour preuve, il a neigé à Brest ce jour-là.

Je te parlerai de Mamé, évidemment. Parce je ne savais pas qu’ils pouvaient exister l’un sans l’autre. Parce que quand j’entends la chanson des vieux amants de Brel, depuis toujours, c’est leur image qui me vient, tourbillonnant dans leur valse à mille temps. Il n’avait pas choisi, mais il avait pris la plus belle…

Je te parlerai de Brest, aussi. Mon grand père m’a légué à cette ville : je porte en moi ses trottoirs luisants, la bruine, et la lumière sur la rade. Mais si mon Brest à moi projette des tentacules vers les bords de mer et campagnes attenants, celui de mes grands parents est contenu dans un triangle de quelques centaines de mètres carrés, délimité strictement par la rue de Lyon au Nord-Est, la rue de Siam au Nord Ouest et le cours d’Ajot au Sud.

Au-delà, rien qui ne soit réellement digne d’intérêt.

A l’intérieur, leur territoire, celui qu’ils ont arpenté chaque jour pendant 50 ans, d’un bon pas, chapeautés, bras dessus, bras dessous.

Et, au centre névralgique de cette zone, le 10 de la rue Neptune. Tour de guet du quartier ou phare pour les assoiffés selon l’heure de la journée, il y avait toujours de la place et du temps pour un verre, un rire, ou une fête mémorable. Moi je te parlerai plutôt du bruit de fond de la télé jamais éteinte, du dessous de la table du salon, la meilleure des planques, et de la chambre du fond, refuge et domaine des petits-enfants. Je te parlerai de fêtes de Noël qui ont illuminées mon enfance et de Mercredis magiques.

Tu sais, je crois que je ne te parlerai pas plus longtemps. Il n’aurait pas aimé que ça s’éternise, il n’aurait pas aimé que ça larmoie, la messe est dite, c’est le moment de rentrer. On lui aurait volé un bisou, il aurait grimacé ou fait semblant de sursauter, pour la forme, et il nous aurait expédié d’un mouvement de main. Comme ça.

A moitié.

Ce jour là, il a dit : ta femme est une guerrière.

J’ai souri. L’image me plait, et me surprend à la fois. A peu près autant que lorsqu’on me qualifie de douce. Je n’ai pas l’impression d’être une guerrière. J’ai déposé les armes il y a longtemps. Je n’avais de toute façon pas beaucoup d’ennemis à affronter. Ma vie est tout sauf un combat.

Je me suis dit que peut être il parlait d’engagement, de force plutôt que d’agressivité ou de lutte. Tu sais, le fameux »toi, tu ne fais pas les choses à moitié ».

Mais en fait si.

Il y a des tas et des tas de choses que je fais à moitié, que j’effleure, que je survole, que j’abandonne. Sans gravité aucune.

Les amitiés. Celles qui attendent plus que je ne peux donner, celles qui exigent, celles qui agressent, celles qui oublient que l’amitié c’est accepter dans la différence, qu’on peut être en désaccord sans être en conflit, et montrent des masques. Je n’ai ni indulgence, ni états d’âme avec les amitiés en passe de devenir poison. Alors beaucoup restent ou deviennent légères et superficielles. Quelques unes sont enracinées, celles qui sont là malgré le temps qui passent, les gosses et les coups de fil que je ne passe pas. Aucune n’est poison ni entrave, aucune ne tire vers le bas. Et c’est bien ainsi. L’amour je sais faire, l’amitié vachement moins.

L’écriture. De lettres, de billets, de poèmes. Des pensées inachevées, inabouties.

Sortir les poubelles.

La joie, la tristesse, la déception, l’agacement. Fugaces, jamais purs, toujours mélangés à d’autres sentiments. La colère et la peur, oui, elles peuvent encore me submerger, me terrasser. Avec le temps, je perds peu à peu le goût et l’odeur du mépris, il ne me sert à rien. Mais les quatres premières, là, ont fait place à autre chose. De plus profond et de plus serein.

Faire des phrases.

Boire. Et séduire. Pour la même raison : tâcher de ne pas atteindre le point de non retour et garder le contrôle. Et puis, séduire (et je parle au sens large) implique également de porter des masques. Et ça en revanche, je ne sais plus trop faire.

M’occuper des autres. Je veux dire ceux qui sortent de ma cellule familiale.

Bosser.

Tout ce qui demande de l’adresse manuelle. Je déteste tout ce qui est minutieux. Je préfère le brut, dans le mouvement, dans la bouffe, dans la danse, dans l’écriture, dans la musique. Le brut, l’essence. Le juste dégrossi, le juste raboté, le rauque, le sauvage à peine dompté. Alors si ça demande à être minutieux… c’est à moitié fait. L’ennui me rattrape et m’emmène loin de l’ouvrage.

Regarder la télé.

Me baigner en Bretagne. Mon bas de maillot a beaucoup plus connu la mer que le haut.

Du sport.

Curieusement, je ne liste pas les centaines de centres d’intérêt (lubies?) que j’ai selon l’humeur de la saison. Parce qu’en général, au contraire, ceux là rentrent dans la catégorie de ce que je ne fais pas à moitié.

Juste, je ne le fais pas longtemps.

Enlace.

Le flamenco peut tout raconter. Subtil, violent, surprenant, il t’attrape, te bouscule. Le flamenco n’est pas une danse, ni une musique, c’est une émotion.

Et dans le flamenco, il y a un temps que j’affectionne particulièrement. Ce temps « juste avant », la respiration, la seconde qui précède le tonnerre, ce « juste avant » qui fait monter le suspens, la tension, le désir, ou qui étouffe, amène un chuchotement, une surprise. Le temps où tout est encore possible, le temps où on ne sait pas ce qui va suivre, suspendu au pas du danseur. Le temps de l’inspiration. Ce qui est incroyable, c’est que ce temps est en fait un silence. Juste avant le temps fort. Une absence. Un creux. Un pic.

Le temps du coup de pied, celui qui fait voler la jupe ou prépare la frappe du talon, du plat, de la pointe. Comme on veut. Comme l’histoire le demande.

Ce temps, il s’appelle l’ « enlace ».

J’aime ce temps. J’aime les juste avant. Rien que pour retenir tous les possibles encore un peu. Chaque choix est une perte, chaque décision porte le poids de cet autre chemin qui ne sera jamais. L’enlace, c’est le temps de tous ceux qui ne savent, ne veulent jamais choisir. C’est le temps des désirs. Juste avant le baiser, juste avant l’orgasme, juste avant la bataille, juste avant la mort.

Avec le temps, j’apprends à accepter de ne vivre qu’une vie, je crois.

Ou pas.

Le sachet de thé.

Je suis arrivée trop tôt. J’ai patienté dans la voiture, noircissant les pages d’un bloc notes avec les idées qui me passaient par la tête. Des idées, j’en ai tout le temps. Je ne les matérialise que rarement. Y’a un gros boulot de tri, que je n’ai pas tout le temps envie de faire. Mais je les aime, mes idées. Elles vont, viennent, en fond, elles ne me dérangent jamais. Je les laisse vivre. Des fois j’en parle, mais je vois bien que je saoule avec. Parce que y’en a trop, en bordel, elles font un espèce de grand nuage. Pis parce qu’elles sont qu’à moi. Elles n’ont pas toujours envie de se rendre visibles aux autres. Pas grave.

C’est l’heure. Enfin presque l’heure. 5 minutes avant. Pas trop tôt, pas trop tard, j’aime bien quand c’est le bon moment, la bonne synchronicité, quand chaque chose que tu fais commence quand elle doit commencer et finit quand elle doit finir. Ca se sent ce genre de choses, je trouve.

J’entre dans le gymnase. Le silence me saute à la tronche. L’ambiance est incroyable. Toutes les personnes présentes sont tellement concentrées, elles concentrent l’air autour d’elles. C’est extraordinairement calme, ça ne résonne pas. Parce que bon les gymnases, ça résonne, habituellement. Ca résonne les rebonds de ballon, les coups de sifflet et les coachs qui gueulent, le brouhaha des enfants, ça pue la sueur, et y’a toujours un courant d’air qui te glace le cul et un parent chiant qui tient absolument à te causer.

Là, chacun fait ce qu’il a à faire. En silence. C’est presque un ballet, minuté. Je n’ai jamais ressenti cela dans un endroit fermé avec tant de monde.

Et puis, je te vois. Posé, comme tu n’es jamais. Précis, comme tu n’es jamais. D’habitude, tu pars dans tous les sens, dans le brouillard de tes idées, tu te diffuses, tu infuses, comme un sachet de thé dans la tasse. Je sais que toi aussi tu en as plein la tête, des idées, tout le temps. Mais là, tu n’es que là, dans l’instant, au bout de ta flèche. Focus.

La séance est finie, et je réalise à quel point cette discipline te va bien. Elle est pleine d’étapes bien définies, de rituels, presque. Tu poses ton arc. Tu attends le signal. Tu vas récupérer tes flèches. Tu enlèves ta protection. Tu ranges, les flèches, le carquois, la dragonne. Tu fais la queue pour utiliser le bout de salle où on démonte l’arc, et où on le range soigneusement pour la prochaine fois. C’est la première fois que je te vois soigneux. Je suis bluffée.

Et c’est seulement là que tu t’aperçois de ma présence. Tu me souris. Tu finis ce que tu fais, tu me rejoins.

Mamaaaaaaaan !!!! Tu me montres un haka, tu ne sais plus où tu as mis ton cartable, tu enfiles juste une manche de manteau, à l’envers, et tu sautilles partout quand on part.

Le sachet de thé, quoi.

Capture

La vie est une sinusoïde. Pour tout, tout le temps. Le bonheur, la tristesse, les envies, la chance. Et même pour l’action elle-même : des moments le nez dans le guidon, jusqu’à écoeurement ou épuisement, suivis de moments de contemplation, de réflexion, de plénitude. J’aimerais bien mixer les deux, mais je n’y arrive pas. Dans mes interactions avec mes semblables, c’est un peu pareil. J’éprouve une réelle fascination, et un réel plaisir à observer les Autres vivre et interagir, tout cela teinté d’un réconfort attendri quand ce sont mes proches, mais cela me sort du jeu. Pourtant j’aime aussi être en train de vivre, de rire, de danser, de profiter de ma relation à l’autre, mais quand je le fais, je ne suis plus aussi attentive. Ça m’énerve un peu, j’aimerais vraiment pouvoir en même temps vivre le moment et l’observer, actrice et témoin en simultané. Mais il semble que l’un soit excluant de l’autre et que nous soyons condamnés à faire la balançoire entre les deux… en traînant un peu plus d’un bord ou de l’autre selon affinités.

La photographie est un bon indicateur. Les soirées où je ris beaucoup, où je m’amuse, les moments les plus intenses de ma vie, je ne prends pas une seule photo.

Parce que la photographie, c’est l’observation par excellence. Le fait de capter un moment et de le rendre exactement comme il était, au plus près de la vérité, de son essence, de son intention. Ou au plus esthétique, selon tes capacités techniques de photographe et ton envie.

Je manque de technique, moi. Mais pas lui.

Il s’appelle Tanguy. Ou plutôt Fabien. Mais comme il s’appelle Tanguy Fabien, Fabien Tanguy, ça se mélange et je ne sais jamais distinguer le prénom du nom. Je suis sûre c’est fait exprès, pour brouiller les pistes. En même temps Fabien ça serait bizarre comme nom de famille. Mais je me trompe quand même.

Il est discret. Les discrets, ce sont des bons. Les photographes que tu ne flaires pas à 100 km, ceux que tu ne vois pas te viser. Il est l’ombre que tu n’as pas vue mais qui a capté tout ce qu’il fallait capter. Hop dans la boîte.

Il est d’ici. Pas parce que son nom. Parce que ses photos. Parce que sa tronche, sa gueule de finistérien. Une tronche à la Miossec, une tronche de marin, de mineur. Des yeux, le perçant des yeux avec du visage buriné tout autour. Bon, je me projette, je transpose. En vrai, je le connais pas tant que ça Fabien. Ou Tanguy. Mais je crois que je le sais. Attends, je vais te montrer, ça sera plus simple, tu vas voir de suite de quoi je cause.

fabien-tanguy miossec

Tu la vois là, l’intensité de l’observateur? C’est parce que c’est le bout du monde. Alors on scrute, on fait le guet, on ne sait jamais ce qui peut arriver de l’autre côté de la mer. (Et oui, je m’ajoute, en photo volée à côté de belles photos posées, j’ai le droit, je projette, je te dis.)

Et du coup, ses photos … ses photos, c’est même pas qu’elles résonnent. Je ne sais pas comment te dire, si t’es pas d’ici tu peux pas comprendre une telle évidence. On appartient à cette terre, à cette ville, on la tisse, on en est l’essence, et elle est l’essence de nous. Et du coup, on se reconnaît, entre nous. Fabien, tu lis dans ses photos qu’il est d’ici. Parce que ses photos c’est ici, c’est lui, c’est moi, c’est Brest, c’est ce magma, il l’attrape avec son oeil qui perce, il en fait de la magie avec ses photos, et il te ressort… toi. Parce que tout ça c’est rien que des fibres de la même étoffe.

Tu devines des fantômes, sur ses clichés, des fois? Eh bin, il les a capturés avec des canettes de coca. Véridique. On sait tout faire, au bout du monde.

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Tu veux en savoir plus? C’est normal. Tu peux aller là : Facebook, ou là : Flickr! (parce qu’il ne fait pas que des clichés de Brest et du Finistère, en terme de créativité, il bouillonne, le monsieur).

NYC #1

NY

Sans filtre.

D’abord c’est la couleur.

New York en cette fin Mars est ocre. D’abord jaune. Des herbes rases, pailleuses, mortes de froid, abîmées par la glace. Des couleurs de montagne en hiver, lorsque la neige fond pour révéler la terre endormie.

Et puis, le jaune glisse lentement vers le rouge. Terre, fumées de cheminées d’entrepôts, d’usines, ciel de neige, murs de briques. Révolution industrielle, rien n’a bougé. Fer, acier, briques rouges.

Ici, au bout du monde, on vit dans le bleu, dans le vert, même le gris est lumineux. Il ne fait jamais assez froid ou assez chaud pour cramer le vert. Alors, fatalement, il faut un temps d’adaptation pour vivre dans le sepia.

Pas si long, en fait.